dimanche 18 mars 2007

10. Pachéco


Elle franchit d'un pas décidé la porte d'entrée de l'institut, devenu depuis les années quatre-vingt une maison de retraite.
- Je voudrais voir mademoiselle Sowieski, s'il vous plait.
- Qui dois-je annoncer, madame? Demanda la jeune secrétaire d'accueil.
- Euh, une amie, Brigitte. Brigitte Kovens.
- Un instant, svp. Elle termine son service dans une heure, elle est au troisième étage pour les soins. Vous pouvez revenir plus tard?
- Non, c'est urgent, essayez de la contacter. Je suis pressée.
- Mais vous savez...
- Ecoutez, je n'ai pas le temps de discuter. Vous l'appelez vite fait, je n'ai pas à perdre du temps avec vous.


La jeune secrétaire devait avoir environ le même âge qu'Anna, mais elle ne faisait vraiment pas le poids face à la détermination farouche de la visiteuse.
Anna ne dut attendre que quelques minutes avant de voir apparaître Pauline Sowieski.


Arrivée il y a dix ans de Russie comme jeune fille au pair, la jeune Pauline avait rapidement trouvé ses marques dans cette ville multiculturelle.
Son intérêt pour la langue française lui avait ouvert beaucoup de portes, mais c'est finalement ses études de médecin qui lui avait permis de trouver cette place dans la maison de repos. A vrai dire, elle n'exerçait pas réellement son métier, mais le travail d'infirmière lui satisfaisait.
D'autant qu'elle restait ainsi discrète pour développer son commerce de faux papiers.
Dans un premier temps pour aider son jeune frère puis des compatriotes à venir en Europe, elle avait très vite élargi sa clientèle aux ressortissants des pays de l'est. Ses talents de faussaire étaient reconnus et lui donnaient l'occasion de choisir ses clients. Elle voulait éviter soigneusement les réseaux de prostitution ou les mafias albanaises. Mais elle n'était pas naïve et se doutait bien que l'un ou l'autre contrat dérogeait à ses règles éthiques; les gens réglos ne passaient pas par ses services.


Cette double personnalité était inquiétante et fascinante à la fois.

Il était difficile de comprendre pourquoi une femme brillante, francophile et médecin, traînait dans un hospice de la ville de Bruxelles comme infirmière et arrondissait ses fins de mois en falsifiant des papiers d'identité.
Mais son physique étourdissait son entourage et faisait oublier sa part de l'ombre. Les mystères ne manquaient pas, comme son âge. Tout le monde lui donnait une vingtaine d'années, alors qu'elle avait déjà passé la trentaine depuis trois ans.


- Qu'est-ce que tu fais là? Lança-t-elle.
- Ecoute, je n'ai pas le temps de t'expliquer. Je voudrais te parler de mes papiers.
- C'est fini, plus de papiers, plus d'aide.
- Mais je suis dans la merde totale et ...
- Plus mon problème, le contrat était clair, tu le sais. Et venir ici ne fait pas partie du contrat.


Autant Anna avait pu écraser la jeune secrétaire, autant ici elle avait trouvé son maître. Paulina menait la danse. Sûre d'elle, elle ne laissait place à la discussion. Au contraire, elle laissait pantois ses interlocuteurs. Et malgré son vécu, Anna ne bronchait pas.


- Viens par ici, j'ai encore deux choses à te dire, signala fermement la Russe.

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